Lina Marchetti, l'ingénieure qui transforme le CO2 en matière première
À la tête d'Algeon, Lina Marchetti défend une idée simple et exigeante à la fois : le dioxyde de carbone n'est pas seulement un déchet à enfouir, c'est une ressource à cultiver. Portrait d'une ingénieure qui a fait des microalgues le coeur d'un nouveau modèle industriel.

D'une vallée industrielle à un laboratoire de biologie
Lina Marchetti a grandi à quelques kilomètres d'un complexe pétrochimique, dans une région où l'odeur des cheminées faisait partie du décor autant que les collines. Cette proximité a forgé très tôt une conviction double : l'industrie crée de la richesse et des emplois, mais elle laisse aussi une empreinte que personne, à l'époque, ne savait vraiment comptabiliser. Cette tension entre utilité et nuisance ne l'a jamais quittée.
Diplômée en génie des procédés, elle commence sa carrière dans l'optimisation énergétique des sites industriels. Son travail consiste à traquer chaque kilowattheure gaspillé, chaque flux de chaleur perdu. C'est en analysant les rejets gazeux d'une cimenterie qu'une question s'impose à elle : pourquoi traiter ce CO2 uniquement comme un problème à neutraliser, alors que la nature, depuis des milliards d'années, le recycle en biomasse vivante ?
Cette interrogation la pousse à reprendre des études en biotechnologie. Le passage du monde de la mécanique des fluides à celui de la biologie cellulaire n'a rien d'évident. Elle décrit volontiers cette période comme un grand écart intellectuel, où il fallait réapprendre un vocabulaire, des méthodes, une autre façon de penser le temps long du vivant.
Le déclic : des microalgues plutôt que des pompes
Le tournant intervient lors d'une visite d'un bassin de culture de microalgues, dans un centre de recherche universitaire. Là où d'autres voient des bacs verdâtres, Lina Marchetti voit une usine biologique miniature, capable d'absorber du carbone tout en produisant une matière exploitable. L'idée d'Algeon naît de cette image : associer un flux industriel de CO2 concentré à des cultures d'algues capables de le fixer rapidement.
La plupart des approches de captation du carbone reposent sur des procédés chimiques gourmands en énergie, qui séparent le CO2 pour ensuite l'enfouir sous terre. Le pari d'Algeon est différent. Plutôt que de stocker un gaz, l'entreprise cherche à le transformer en quelque chose d'utile, durable et vendable. Selon sa fondatrice, une solution climatique qui ne génère aucune valeur économique reste fragile, car elle dépend entièrement de subventions ou de réglementation.
Avec un cofondateur spécialiste de la chimie des matériaux, elle pose les bases de la société autour d'un principe : refermer la boucle. Le carbone émis par une activité industrielle devient la matière première d'un produit, lequel évite d'utiliser des ressources fossiles ailleurs. Sur le papier, l'équation est élégante. Sur le terrain, elle exige des années de mise au point.
Une technologie pensée comme un système, pas comme une recette
Le procédé développé par Algeon s'articule autour de photobioréacteurs, des installations fermées où les microalgues reçoivent lumière, nutriments et le CO2 capté en sortie d'un site industriel. Le choix des souches d'algues est déterminant : certaines fixent le carbone plus vite, d'autres résistent mieux aux variations de température ou produisent davantage de lipides et de composés intéressants pour les matériaux.
Une fois la biomasse récoltée, vient l'étape de valorisation. C'est ici que la formation initiale de Lina Marchetti en génie des procédés retrouve toute son utilité. L'équipe travaille à extraire des fractions de cette biomasse pour les transformer en biopolymères, destinés notamment à remplacer des plastiques d'origine fossile dans des applications d'emballage ou de pièces techniques. Le reste de la matière n'est pas perdu : il peut alimenter d'autres usages, dans une logique de raffinage du vivant.
La fondatrice insiste sur un point souvent négligé : la performance d'un tel système ne se mesure pas à un seul indicateur. Il faut considérer le bilan énergétique complet, la consommation d'eau, la provenance de la lumière et la durée de vie du matériau final. Une technologie qui capterait beaucoup de CO2 mais en consommerait autant pour fonctionner n'aurait aucun sens. Cette rigueur sur l'analyse de cycle de vie est devenue une marque de fabrique de l'entreprise.
Les défis d'un secteur encore jeune
Les obstacles ne manquent pas. Le premier est celui du passage à l'échelle. Faire fonctionner un réacteur en laboratoire est une chose, produire des tonnes de biomatériaux de qualité constante en est une autre. Chaque changement de dimension fait apparaître de nouveaux problèmes de mélange, de lumière, de contamination. Lina Marchetti parle d'une discipline de la patience, où l'on avance par paliers vérifiés plutôt que par promesses spectaculaires.
Le deuxième défi est économique. Les biomatériaux issus du carbone capté entrent en concurrence avec des produits fossiles dont les prix restent souvent bas. Pour exister, Algeon doit démontrer non seulement une équivalence technique, mais aussi des bénéfices que le marché commence à valoriser : empreinte carbone réduite, conformité avec une réglementation qui se durcit, traçabilité de la matière. La fondatrice se garde de surpromettre et reconnaît que la compétitivité totale reste un objectif, pas un acquis.
Le troisième défi est culturel. Convaincre un industriel de considérer ses émissions comme une ressource demande de changer un réflexe ancré depuis des décennies. Cela suppose aussi des partenariats de long terme, car personne ne reconfigure une chaîne de production du jour au lendemain. Une partie du travail d'Algeon consiste donc à dialoguer, à expliquer, à co-construire avec des acteurs qui ne parlaient pas, hier encore, le langage de la biologie.
- Passage à l'échelle des photobioréacteurs sans perte de qualité
- Compétitivité face aux matériaux d'origine fossile
- Maîtrise du bilan énergétique et de la consommation d'eau
- Adoption par des industriels aux cycles d'investissement longs
Une vision : faire du carbone une économie circulaire
Lorsqu'elle décrit l'avenir, Lina Marchetti évite les formules grandiloquentes. Sa vision tient en une phrase : faire en sorte qu'un jour, capter et valoriser le CO2 ne soit plus une innovation, mais une évidence industrielle. Elle imagine des unités de valorisation installées au plus près des sites émetteurs, créant des emplois locaux et raccourcissant les chaînes d'approvisionnement en matériaux.
Elle reste lucide sur la place de cette approche dans l'ensemble du défi climatique. La captation et la valorisation ne remplacent pas la réduction des émissions à la source, qui demeure la priorité. Elles constituent un complément, utile pour les secteurs où décarboner totalement reste difficile à court terme. Cette honnêteté sur les limites de sa propre technologie fait partie de sa crédibilité auprès des partenaires scientifiques.
Au fond, le parcours de Lina Marchetti raconte une trajectoire cohérente : de la vallée industrielle de son enfance aux bassins d'algues d'Algeon, elle cherche depuis toujours à réconcilier production et responsabilité. Son pari n'est pas gagné, et elle est la première à le dire. Mais il propose une grille de lecture stimulante, celle d'un monde où le carbone cesserait d'être seulement un fardeau pour devenir, aussi, une matière à façonner.
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