Décryptage du 20 juin 2026Analyse
Baromètre 2025-2026 des levées greentech françaises : moins d'argent, des paris plus lourds
Avec environ 1,3 milliard d'euros levés en 2025, soit une chute de l'ordre de 41% par rapport à 2024, la greentech française traverse une phase de correction. Mais derrière le repli des montants se dessine une recomposition : retour du nucléaire civil, montée en puissance de l'économie circulaire, et un rôle d'amortisseur joué par l'argent public. Les douze opérations que suivait notre tracker à la publication de ce baromètre, le 20 juin 2026, éclairent ces lignes de force.
Les chiffres-clés
- 1,3 Md€ levés par la greentech française en 2025, en baisse d'environ 41% sur un an
- 113 opérations de financement recensées sur l'année
- 18 % : part de la greentech dans l'ensemble des levées de fonds françaises, contre près de 30 % en 2023 et 2024
- 2 912 startups greentech actives en France
- 4 des 12 opérations que suivait alors notre tracker associent Bpifrance ou un fonds public
- 3 levées récentes ciblent le nucléaire (chaleur, SMR) ou l'hydrogène naturel
Un marché en correction, pas en effondrement
Le chiffre cadre le débat : environ 1,3 milliard d'euros ont été levés par la greentech française en 2025, en recul d'environ 41% par rapport à 2024, selon les données agrégées par Bpifrance et reprises par Maddyness. Le nombre d'opérations, autour de 113, recule lui aussi, mais moins fortement que les montants. Traduction concrète : il se fait toujours des tours de table, mais les très gros chèques se raréfient et tirent la moyenne vers le bas.
Ce reflux n'est pas propre au climat. Il accompagne le retournement global du capital-risque depuis 2022, avec une remontée des taux qui a renchéri le coût de l'argent et rendu les investisseurs plus sélectifs. La greentech paie en outre son intensité capitalistique : beaucoup de ces entreprises construisent des usines, des électrolyseurs ou des réacteurs, des actifs longs et lourds qui s'accommodent mal d'un marché frileux.
Signe de cette banalisation, la part de la greentech dans l'ensemble des levées de fonds françaises est retombée à 18 %, contre près de 30 % en 2023 et 2024 (Bpifrance, observatoire du 2 avril 2026). Le climat reste un pilier de l'écosystème, mais il a perdu le statut de catégorie en hypercroissance qu'on lui prêtait en 2021 et 2022. La nuance compte : un secteur qui se finance moins n'est pas forcément un secteur qui va moins bien, surtout quand 2 912 startups restent actives sur le terrain.
Des paris plus rares, mais plus concentrés
La lecture de notre tracker confirme une bascule vers des opérations à fort ticket sur l'infrastructure. Powesco, dans l'énergie et le bâtiment, signe ainsi une opération de 150 M€ dès mars 2025, suivie par WAAT et ses 100 M€ en série B sur la recharge électrique en septembre. Ces montants, élevés pour le marché français, financent du déploiement physique, pas seulement du logiciel.
En face, l'amorçage continue d'exister mais sur des bases modestes. Riverse boucle 5 M€ en seed sur les crédits carbone, Le Fourgon 8,2 M€ sur la consigne, Carbon 3 M€ via un financement participatif réunissant 2 400 investisseurs citoyens sur Enerfip. L'écart entre ces tours et les opérations à neuf chiffres illustre une polarisation : d'un côté des projets industriels qui aspirent l'essentiel des capitaux, de l'autre une longue traîne de jeunes pousses au financement contraint.
Cette concentration a un revers. Quand quelques opérations lourdes pèsent autant dans le total, l'annonce ou le report d'un seul méga-tour suffit à faire bouger les statistiques annuelles. La baisse de 41% doit donc se lire avec prudence : elle reflète autant un effet de base, lié à des années 2021 et 2024 dopées, qu'une dégradation structurelle.
Le retour assumé du nucléaire et des molécules
L'évolution la plus frappante de notre échantillon est le retour du nucléaire civil dans le radar des financeurs. Jimmy Energy lève 40 M€ en mars 2026 pour produire de la chaleur d'origine nucléaire, et Calogena réunit 50 M€ la même période pour alimenter des réseaux de chaleur. Ces deux opérations, longtemps impensables côté capital-risque, traduisent un changement de doctrine : la décarbonation de la chaleur industrielle et urbaine devient un marché finançable.
Le mouvement déborde le seul atome. Mantle8 lève 31 M€ en série A sur l'hydrogène naturel, avec à son tour de table Breakthrough Energy Ventures, le fonds climat fondé par Bill Gates, et Bpifrance. On retrouve ici une thèse partagée par plusieurs investisseurs : miser sur des molécules bas carbone et des ressources géologiques plutôt que sur la seule électrification.
Ce basculement vers des technologies dures et de long terme dit quelque chose de la maturation du secteur. Les financeurs acceptent à nouveau des horizons de rentabilité éloignés et des risques technologiques élevés, à condition que le potentiel de décarbonation soit massif. Pour mesurer ce que ces choix impliquent côté réduction des émissions, voir notre dossier empreinte carbone.
Bpifrance et l'argent public, amortisseurs du cycle
Dans un marché privé prudent, la puissance publique joue un rôle d'amortisseur visible. Bpifrance figure dans quatre des douze opérations que suivait alors notre tracker : WAAT, Fairmat via Bpifrance Large Venture, Calogena et Mantle8. S'y ajoutent d'autres acteurs publics ou parapublics, comme l'Ademe Investissement aux côtés de Jimmy Energy, la Banque des Territoires pour Calogena, ou La Poste Ventures pour Le Fourgon.
Cette présence n'est pas neutre. Elle sécurise des tours de table que les fonds privés seuls n'auraient peut-être pas bouclés dans le climat actuel, en particulier sur l'industrie lourde et l'énergie. Elle confirme aussi une stratégie assumée de souveraineté industrielle : financer en France des briques jugées critiques, de l'acier bas carbone de GravitHy au recyclage de panneaux solaires de Rosi Solar.
Le revers du décor mérite d'être posé sans triomphalisme. Une dépendance forte à l'argent public peut masquer une frilosité durable des capitaux privés et soulève la question de la relève : que se passe-t-il aux tours suivants, quand les montants requis dépassent ce que les fonds publics peuvent porter seuls ? La solidité de l'écosystème se jugera à sa capacité à attirer du capital privé patient sur ces actifs longs.
Circulaire et solaire, les segments qui résistent
Au-delà de l'énergie, deux segments montrent une réelle vitalité dans notre échantillon. L'économie circulaire d'abord, avec Fairmat et ses 51,5 M€ en série B sur la valorisation de fibres de carbone, Rosi Solar et 20 M€ sur le recyclage de panneaux, et Le Fourgon sur la consigne. Cette dynamique colle aux données de marché, où la protection des écosystèmes pèse environ 22% des opérations et l'industrie verte environ 20%.
Le solaire ensuite, présent sous plusieurs formes : Carbon sur le photovoltaïque, SunLib et 25 M€ sur l'autoconsommation en janvier 2026. La répartition sectorielle nationale reste équilibrée, avec l'énergie autour de 21%, la mobilité environ 16%, l'agriculture 13% et la construction 8%. Aucun segment n'écrase les autres, ce qui témoigne d'un écosystème diversifié plutôt que d'une bulle mono-thématique.
La géographie des investisseurs, enfin, mêle acteurs français et capitaux internationaux : Temasek chez Fairmat, Rio Tinto chez GravitHy, CMA CGM chez Rosi Solar, Breakthrough Energy chez Mantle8. Cette ouverture est un atout, à condition qu'elle ne se traduise pas par une perte de contrôle sur les pépites les plus stratégiques.
Ce que ce baromètre dit de l'écosystème
Le tableau d'ensemble est celui d'un secteur qui se normalise après l'euphorie. Moins d'argent, des valorisations plus disciplinées, une sélectivité accrue : la greentech française vit la même cure que le reste du capital-risque, avec en prime le poids de son intensité capitalistique. Parler de crise serait excessif, parler de pause salutaire serait plus juste.
Trois signaux méritent d'être suivis dans les prochains trimestres : la confirmation du retour du nucléaire et de l'hydrogène naturel comme classes finançables, la capacité des fonds privés à prendre le relais de l'argent public sur les tours de croissance, et la transformation des amorçages modestes en champions industriels. C'est sur ces trois points que se jouera la prochaine phase.
Les opérations citées ici figurent dans notre tracker des levées de fonds climat, chacune avec sa source et sa date. Et si la baisse de 41% impressionne, elle traduit moins un désamour qu'un changement de nature : la greentech française finance désormais des infrastructures de décarbonation plus que des promesses, un virage exigeant mais sans doute plus solide.
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